
La quête d’un teint clair pousse certains à se blanchir, la peau. Une pratique risquée car les produits sont souvent contrefaits et dangereux. Ces crèmes interdites courent pourtant les rues. Enquête sur un business qui a de l’avenir.
Troubles psychiatriques, furoncles, hyperpilosité, nausées, cécité, ulcères, cancer... En choisissant de se blanchir la peau, les candidates à l’éclaircissement risquent gros. Pourtant d’après l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps), 16 à 28% des afro-françaises se décaperaient tous les jours l’épiderme avec de l’hydroquinone, une substance chimique entre autres utilisée pour développer des pellicules photo, du mercure ou autres mixtures à base d’eau de javel et de détergents. Une pratique presque tout aussi populaire auprès des asiatiques et des orientales. « À partir du moment où les produits utilisés sont dangereux pour la santé parce qu’il contiennent de la cortisone, de la soude et des acides on se retrouve face à un problème de santé publique » s’inquiète le Dr Bizet, dermatologue spécialiste des peaux noires. Malgré l’interdiction de l’utilisation de l’hydroquinone dans les cosmétiques en 2001, les crèmes et sérums illicites en contenant circulent librement. Sur internet et dans les boutiques afro parisiennes ces substances font même partie des meilleures ventes. Pourquoi se procurer du poison cancérigène est-il presque aussi facile que d’acheter une baguette de pain ?
Parce que la vente de produits éclaircissants, ça rapporte
Château Rouge. Dans le quartier en voie de gentrification niché entre la Goutte d’Or et Montmartre, les boucheries hallal côtoient les étals à la sauvette de bijoux en toc et les poissonneries ‘’exotiques’’. Les épiceries proposent des pagnes graphiques colorés garantis «Véritable Wax de Hollande», des posters à l’effigie de Jésus, de Marie, de Saint Michel, des bougies mystiques promettant l’amour, la gloire, la richesse et… des solutions blanchissantes. Dans l’une d’entre elles, un vendeur fait l’article à sa cliente dubitative : « Mais oui, ma soeur c’est 100% safe ! C’est made in Europe » Le petit pot blanc et rouge de Skin Light par Mama Africa Cosmetics que manipule la quadra contient, à première vue, de l’aloe vera et de la Vitamine E.

Rassurée elle emporte son produit miracle pour moins de 15 €. Sauf que le best-seller est interdit à la vente. Dans la boutique exiguë de la rue Poulet, il trône pourtant sur une étagère aux côtés des tubes d’Ami White, une crème fabriquée à Bordeaux. Toutes deux sont dans le viseur de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). « Les fabricants et les distributeurs minimisent les effets dévastateurs des produits. Ils mettent en avant des composants rassurants comme les vitamines et omettent les composés dangereux » explique Stéphanie S. agent des Douanes. Dans son bazar qui ne désemplit pas, le commerçant jubile. En ce samedi, elles sont nombreuses à se ravitailler en lotions pour la semaine. D’après le Guardian, la vente de ces produits aurait généré 180 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2014 dans le monde.
Depuis cinq ans, l’offre se diversifie avec l’arrivée des blanchissants haut de gamme. Pour séduire, les marques affinent leurs discours, travestissent les bienfaits prétendus des compositions et annihilent la vigilance d’une clientèle exigeante. Le marketing est bien ficelé. Dencia, pop star camerounaise autrefois couleur ébène, a flairé le bon filon. En 2013, elle lance Whitenicious, traduisez blanc délicieux, des cosmétiques vendus à prix d’or dans des écrins luxueusement girly. L’égérie et créatrice exhibe depuis sa plastique porcelaine sur les plateaux télés américains et africains. Son message est clair et rodé : « En sept jours, vous pouvez me ressembler grâce à nos produits naturels et sans dangers ». Mais la qualité a un prix. Savon exfoliant senteur papaye, 15 €.
Gloss pour des lèvres ‘’pinkier’’ en deux semaines, 62 €. Crème pour les genoux, 85 €. Casquette anti-UV pour protéger sa nouvelle carnation, 67 €. Les 20 000 premières références se sont écoulées en trois semaines. Les sites généralistes ont aussi leurs parts du gâteau. Aux côtés de ses Butt Kits, un fessier d’afro-brésilienne en trois mois, BBE propose des injections de glutathion, un antioxydant entre autres utilisé pour traiter la maladie de Parkinson. « Les effets secondaires sont mal connus » s’inquiète le Dr Bizet « mais on sait qu’ils provoquent des crampes et des vomissements ». BBE, l’importateur français des produits américains préfère fidéliser les clientes en leur assurant le contraire. Le glutathion est vital et ne pas s’en injecter pourrait être mortel. « Nous conseillons à nos clientes de commencer par deux boîtes ». Leurs prix ? Jusqu’à 520 € l’unité. La marque semble d’ores et déjà avoir assuré ses revenus avec le traitement à vie.

Parce que les consommateurs ne sont pas prêts à renoncer
Malgré ses phalanges noircies Calixte, 47 ans, continue à se badigeonner de crème éclaircissante tous les matins. « Je paie le tube 30 € mais je suis belle ». Cette adepte de solutions cheap mais ‘’pas données’’ ne compte pas faire l’impasse sur ce rituel beauté. « J’ai une cousine qui a arrêté elle a eu des tâches sombres sur tout le corps » raconte t-elle pour justifier sa dépendance. Dans son entourage elles sont toutes addict. Lorsque les doses se finissent avant la fin du mois, certaines font parfois l’impasse sur la nourriture, d’autres s’improvisent chimistes. Peu importe les risques. Une de ses amies a récemment eu des problèmes de reins. « Je me pose pas la question des conséquences. Je me dis qu’elle n’a juste pas eu de chance ! »
Cette lubie est née aux Etats-Unis dans les années 50 avec la découverte fortuite du pouvoir blanchissant de l’hydroquinone sur les ouvriers noirs d’une usine de caoutchouc. « Dès lors, la dépigmentation volontaire commence à se développer et devient un véritable phénomène de société » note l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) dans un rapport d’expertise sur les risques liés à l’éclaircissement en 2011. Les troubles cutanés récemment découverts sur une momie de la XVIIIe dynastie par les chercheurs du musée Roemer et Pelizaeus d’Hildelsheim en Allemagne laissent même penser que les Egyptiennes étaient déjà adeptes cette pratique dans l’Antiquité.
De nos jours, des Indiennes se décolorent pour avoir le teint laiteux des vedettes bollywoodiennes, un signe extérieur d’appartenance à une caste supérieure. Du côté des Japonaises, des Coréennes et des Chinoises, idem. « Il ne s’agit pas de renier son héritage asiatique » explique Evelyne Nakano Glenn, chercheuse à Berkeley. Dans Why Skin Color Matter, la sociologue avance que dans ces cultures traditionnelles l’agriculture est importante. « Si tu es pâle, c’est que tu ne travailles pas dans les champs, sous le soleil. Tu appartiens à la classe supérieure ». Pour les Noires, la carnation de Beyoncé, une black claire, rime avec réussite. C’est ce que pense Dania, une afrocentriste trentenaire née à Praia. « La peau de Rihanna oui, celle de Cara Delevingne non ! J’aime les teints chabins » clame la cadre sup’ blanchie par les injections de glutathion. Comme elle depuis six ans, des milliers de jeunes asiatiques et afros se laissent tenter par le cocktail « gluta »-vitamine C. Sur Youtube, le nombre de vidéos incitatives témoignent de la banalisation du phénomène. Pourquoi renoncer à un produit qui marche quand les seuls effets secondaires avoués par ces prescripteurs virtuels se limitent à quelques nausées ? « J’ai appris online » se remémore Dania en lançant le tuto qui lui a permis de se passer des services d’une infirmière. Sur l’écran, Zarktonee dévoile ses petites fioles, avant d’y planter une seringue de 6 cm. Pose de garrot et de perfusion, en 10 minutes l’opération est bouclée. Pour l’hygiène on repassera. La substance n’a reçu « aucune autorisation pour ce type d’utilisation » prévient le Dr Bizet effarée par cet engouement. Mais peu importe pour celle qui compare son éclaircissement au bronzage. « Je ne suis pas ignorante. Je compte me piquer toute ma vie » La récente interdiction de l’Agence nationale de sécurité du médicaments et des produits de santé (ANSM) ne semble pas l’inquiéter. « Une amie m’envoie en toute transparence mes traitements des Etats-Unis. J’ai jamais eu de souci avec les douanes ».

Parce que les pouvoirs publics et le corps médical sont dépassés
Les pouvoirs publics semblent, depuis une dizaine d’années, prendre conscience de l’ampleur du problème. A l’interdiction de l’hydroquinone dans les cosmétiques initiée par l’ANSM en 2001, s’ajoute la saisie record de 7800 produits blanchissants de 2006. Les rares initiatives comprennent aussi la campagne de prévention parisienne « Séduire oui, se détruire non » de 2009 et la récente interdiction d’une centaine de crèmes de la DGCCRF. « Les initiatives sont trop timides » déplore le Dr Bizet en repensant aux six mille affichettes placardées dans les 10e, 18e et 19e arrondissements. « Des actions plus régulières seraient les bienvenues car les gens oublient vite ». Pour la spécialiste installée dans le XIXe, la campagne de 2009 n’a eu aucun impact : le nombre de consultations liées à l’éclaircissement n’a pas changé. Ce qui est loin d’être étonnant quand on sait que la pratique ne concerne pas que les Noires des quartiers populaires visés. « Ces produits sont utilisés par certaines communautés comme les plantes importées par les herboristes chinois. On ne les connaît pas forcément » avoue Stéphanie S. des Douanes pour tenter d’expliquer la décrue du nombre de saisies depuis 2006.
Les dernières actions se sont concentrées sur les armes, la coke et le cannabis. Pas de quoi dissuader un trafiquant de crème qui encoure pourtant jusqu’à 3 ans de prison. Du côté des professionnels de santé le problème est délicat à aborder. « Quand une patiente arrive avec la peau visiblement abimée par les crèmes et qu’elle jure que son teint est naturel, ça complique la prévention » confie le Dr Petit, dermatologue qui se voit mal accabler une patiente. Face au déni, les médecins préfèrent fermer les yeux. Celles qui voudraient s’informer ou bénéficier d’une écoute se retrouvent parfois face à un mur : le syndicat des dermatologues-vénéréologues ne « connaît pas le phénomène » tandis qu’Uraca et Label Beauté Noire, deux associations officiellement lancées dans la lutte contre le blanchiment étaient injoignables à l'heure ou nous écrivions ces lignes. Mais dans le fond, que peuvent faire ces associations si le véritable problème n’est pas identifié ? « Il faudrait avant tout s’attaquer au racisme » explique le Dr Ezembe, psychologue « Si les gens n’étaient pas stigmatisés, ils ne chercheraient pas à changer de couleur de peau. C’est sur ce fléau que les actions devraient se porter... ».