Tally O. Militante féministe, globe trotteuse et bénévole, la boulimique de travail est aussi, en silence, hyperphage. Ce trouble alimentaire touche 3 % des femmes. 
Tally, haut noir à noeud, jupe délavée, stilettos à bouts ouverts et ongles rouges soignés nous reçoit au café Chéri Chéri(e), son QG parisien. Un minois de poupée marqué par des taches de rousseurs délicates, des cheveux noirs frisés, une taille dessinée, un teint à peine hâlé par des origines africaines lointaines. Comme quoi on peut avoir une allure de pin up et détester son reflet : Tally est hyperphage. 
À 25 ans, la globe-trotteuse se considère comme une « muppie », une jeune femme active, citadine et hyper connectée. La féministe gay friendly est engagée. Après un passage à Osez le Feminisme ! elle compte lancer un structure destinée à accueillir les artistes gays en rupture familiale. « Ça existe déjà mais vu le nombre d’homos encore en détresse ça ne sera pas de trop ». En parallèle, elle bâtit des chantiers au Kenya et parle pendant des heures de la condition des « minorités » en Occident. « Lors de mon séjour à Atlanta dans une famille afro j’ai pris conscience que j’étais noire. Le One Drop Rule est très présent là-bas. Si tu as une goutte de sang noir t’es noir. Ça m’a donné envie de connaître mon histoire». Elle écrit un manuscrit sur la diaspora noire. Quand elle ne gagne pas sa vie comme graphiste (elle vient de créer son entreprise), cette célibataire côtoie les Indiens Borucas du Costa Rica ou apprend les rudiments de la Rumba au Congo. « C’est une éponge. Elle se nourrit de la culture des gens différents » explique sa mère, qui avoue avoir souvent du mal à la suivre. 
Rien à voir avec la jeune femme capable d’ingurgiter 5 kilos de nourriture en deux heures lorsqu’elle touche le fond. « Les gens connaissent peu l’hyperphagie qu’on confond à tort avec la boulimie. Les hyperphages ne vomissent pas ». Quand elle « fait une crise », il lui arrive de se cloitrer dans son 30 m2 pendant des jours pour se « bâfrer ». « Ma mère fait semblant de croire que je suis en week-end ». Tally pense qu’en dehors de cette dernière et de son frère personne ne se doute de cette double vie. 
« Je souffre. Cette maladie est chronophage. Pour moi, le temps est pourtant si précieux ». Quand certains passent 30 minutes à faire leurs courses de la semaine, elle en passe quatre. Elle ne compte plus les heures perdues à apaiser ses fringales obsessionnelles. « Je suis déconnectée. Il m’est arrivé de parcourir Paris sous la pluie à la recherche de LA tartelette au citron meringuée », « au supermarché, mon caddie c’est systématiquement 50% haricots, 50 % junk food, au cas où ». Depuis douze ans sa vie est rythmée par ses rituels. « Pour certains c’est la drogue, le sexe ou l’alcool. Moi c’est la bouffe ». 
Tally est née à Paris d’une mère originaire du Kent et d’un père libano nigérian. Un sujet douloureux. Il était entrepreneur, souvent absent mais exigeant avec l’éducation des enfants. 24 
Il se « voyait à la tête d’une tribu de médecins et d’avocats ». Tally a 12 ans lorsque son grand frère dévoile son homosexualité. Juste après, le père quitte le foyer sans se retourner. « J’ai appris plus tard qu’il avait en fait une autre famille ». Sa mère ne refera jamais sa vie. « À force de nous couver, elle a fini par nous couper de la réalité » explique la jeune femme. « Même si elle ne veut pas se l’avouer, elle s’est sentie obligée d’occuper le rôle vacant de notre père ». Tally pense que c’est ce qui a conduit sur les divans des psys. « Elle n’a jamais guéri. Ce sont des fumistes. » Elle est « dégoutée » en repensant à ces années. « C’est à ce moment que dans mon coin, ça a merdé avec la bouffe ». À 13 ans, elle est obsédée par ses formes et développe ses premières addictions. « Atkins, Dukan, soupe aux choux, sachets hyper protéinés, j’ai fini par connaître les diètes sur le bout des doigts ». Avec le recul elle reconnaît qu’elle avait besoin de se « sentir pleine ». « Après une crise, il y avait toujours cette sensation d’euphorie. J’aimais passer ma main sur mon ventre gonflé, comme si c’était un trophée ».
Aujourd’hui Tally va « un peu mieux ». Les psys, elle y songe mais finit toujours par conclure qu’ « ils ne servent pas à grand chose ». Elle se dit réaliste et pense qu’elle ne « guérira jamais ». « J’ai appris à composer avec ‘Hyper’, elle fait partie de moi ». En attendant sa prochaine crise, elle sort avec des amis dans les bars de Paris, s’imprègne des ouvrages de Bukowski (« lui aussi avait ses addictions »), d’Asimov et de Woolf (la féministe est son auteur favori). Prochaine action ? Un road trip de trois mois en Australie pour apprendre la peinture aborigène. 
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